29-09-2006

ACTE III scène 13 : où l’on comprend (presque) tout

Scène 13

 
Verbal et les deux inspecteurs sont à nouveau face à face.
 
BAER
Et ensuite ?
 
VERBAL
Ensuite…on a attendu. On s’est préparés. Sans enthousiasme, vous vous en doutez…A l’heure dite, le vendredi, on était là. Y avait une dizaine de types sur le quai face au cargo. Ils parlaient … russe , il me semble. Je suis pas sûr. On savait pas combien il pouvait y avoir de mecs sur le bateau. Mais ceux du quai étaient armés. C’était pas bon.
Au bout d’un long moment, d’autres types sont arrivés. Par la mer, sur des zodiacs. Une quinzaine environ. Ca y était, l’échange allait avoir lieu…on a attendu qu’ils montent à bord , enfin, les autres y sont allés. Moi, je suis resté derrière, Keaton m’avait refait la leçon : je devais juste les couvrir et en aucun cas, bouger et essayer de les suivre.
 
BAER
C’est ce que t’as fait ?
 
VERBAL
Oui. Ils ont réussi à faire une diversion pour monter, mais ils ont buté la majeure partie des gardes…et tout s’est enchaîné après très vite ! et puis j’ai commencé à entendre des coups de feu, et des hurlements, des hurlements en russe ou je sais pas quoi. Je sais pas combien de temps ça a duré. Ca m’a paru une éternité. Des explosions, et l’arrière du bateau a pris feu. J’étais paralysé. Je.. j’arrivais même plus à bouger. Et puis après un bon moment, je sais pas combien de temps,  j’ai aperçu Keaton sur le pont. Il se traînait, je pense qu’il était déjà blessé…il s’est laissé tomber par terre. Et puis … un homme en noir est arrivé. Il est resté en face de lui quelques secondes, puis il a sorti une arme et lui a tiré dans la tête.
(Verbal ferme les yeux. L’évocation de ce souvenir semble douloureuse)
et voilà. Keaton est mort, messieurs. C’est sûr. Je l’ai vu. Juste après, le feu s’est propagé.
 
On frappe à la porte.
Rig va voir et sort.
 
BAER
Allons, allons. Verbal. Tu as vu quoi au juste ? Un homme en noir ? Keaton qui tombe par terre ? tu veux me faire avaler ça ?
 
VERBAL froidement après un long regard glacial
Je crois que c’était Keyser Söze. Tout simplement. Il a dû se passer quelque chose sur le bateau, et…
 
BAER
Ca ne tient pas debout, Verbal. Pourquoi vous envoyer sur le bateau faire un job pour lui et vous descendre avant que le job soit fini ?
 
 
 
VERBAL
Il peut y avoir mille raisons. Mais il peut tout aussi bien ne pas en avoir du tout.
 Est-ce que le Diable a besoin de raisons ? je crois, agent Baer, que vous sous-estimez Keyser Söze. Vous n’avez pas déjà oublié la petite histoire que je vous ai racontée ?
( il se prend la tête entre les mains et soupire)
bon. Je crois que tout ça a assez duré. Cet interrogatoire va-t-il durer encore longtemps ?
 
Rig revient , un dossier à la main.
 
Il prend Baer à part.
 
RIG
Un gamin a trouvé un corps sur la plage ce matin. Tué par balle dans la tête cette nuit. Il s’agit d’un certain Arturo Marquez, petit contrebandier  argentin. Il a été arrêté à New York l’an dernier pour trafic. Il s’est échappé et on l’a chopé à Long Beach il y a quelques jours. Ils étaient en train de préparer son extradition quand il s’est à nouveau fait la malle. Regardez  qui s’est occupé de la procédure ?
(il lui montre le dossier)
 
BAER, interloqué
Edie Fineran ?!
 
RIG
New York nous a envoyé une copie de son dossier. C’était un indic.
 
BAER
Faites voir.
 
Il lui prend le dossier des mains et le feuillette.
 
BAER
Un putain d’indic.
 
RIG
Arturo était farouchement déterminé, semble-t-il , à ne pas retourner en taule. Alors il a négocié sa liberté contre des infos sur une cinquantaine de personnes…devinez qui il a nommé ?
 
BAER
Keyser Söze…
 
RIG
Ce n’est pas tout.
Il lui parle tout bas.
 
BAER revient s’asseoir face à Verbal, souriant.
 
Il le dévisage un long instant, les doigts croisés sous le menton.
 
 
BAER
Je vais te dire un truc : il n’y avait pas de came sur le bateau.
 
VERBAL
Si. Il devait y en avoir. Ce n’est pas possible autrement. Pour 91 millions de dollars, il fal…
 
BAER
Te fous pas de ma gueule , Verbal. Plus de salades.
 
VERBAL
Mais quelles salades ? Je ne mens pas…
 
BAER
SI , TU MENS ENFOIRE ! ESSAIE DE ME DIRE ENCORE UNE FOIS QUE TU AS VU QUELQU UN TUER KEATON ?
 
Verbal se lève, effrayé, et tente d’échapper à Baer. Celui-ci le tient par les épaules.
 
BAER
Essaie encore , Verbal. Je connais la vérité.
 
 
VERBAL
Je … je comprends rien à ce que vous dites. J’ai vu Keaton se faire tirer dessus, je le jure !
 
BAER
Alors pourquoi ne l’as –tu pas aidé ?
POURQUOI ? PARCE QUE T’ES UNE FIOTTE ?
 
VERBAL pleurant presque
J AVAIS PEUR , OK ?
Parce que, je suis sûr que c’était Keyser Söze. Je ne pouvais pas me résoudre à lui pointer mon arme dessus.
 
BAER
Mais Keaton…
 
VERBAL, passionné
C’était Keyser Söze, agent Baer. Vous comprenez ?!? Le Diable en personne. Comment voulez-vous tirer sur le Diable dans le dos ?
(il lève sa  main handicapée,  agitée de tremblements)
Est-ce que vous m’avez bien regardé, agent Baer ?
Comment voulez-vous tirer sur le Diable ? qu’est-ce qui se passe si vous le manquez ????
 
BAER, soupirant
Arturo Marquez. Déjà entendu parler ?
 
VERBAL, fatigué.
Qu…NON.
 
BAER
C’était un indic pour le département de la Justice. Il a témoigné devant les fédéraux qu’il avait vu et pouvait identifier de façon certaine un certain Keyser Söze, et qu’il connaissait parfaitement son organisation , dont un certain nombre de trafics et de meurtres.
 
VERBAL, s’en fiche totalement
Jamais entendu parler .
 
BAER
Il a été en quelque sorte… donné à une bande de Hongrois ; sûrement des hongrois liés à ceux qui l’ont poussé à quitter la Turquie autrefois. L’argent n’était pas là pour la dope. Il n’y avait pas de dope ! Les hongrois voulaient acheter le seul homme capable d’identifier Keyser Söze. Pour eux. Pour leur vengeance.
 
VERBAL
Je vous ai dit que je n’en avais jamais entendu parler.
 
BAER
Mais Keaton si ! Edie Fineran a été l’avocate pour son extradition. Elle savait qui il était et ce qu’il savait.
 
VERBAL
Je n…
 
 
BAER
Il n’ y avait pas un gramme de dope sur le bateau. C’était une exécution. Un commando suicide pour éliminer le seul homme capable d’identifier Keyser Söze. Il a eu peur, Le Diable. Alors Söze a recruté des durs. Des tueurs. Des hommes qu’il savait capables de marcher vers une mort certaine s’il les tenait suffisamment bien par les couilles.
 
VERBAL
Mais… attendez. Vous dites que Söze nous a envoyés pour TUER  quelqu’un ?
 
BAER
Je dis que KEATON l’a fait.
 
VERBAL  semble choqué, refuse d’entendre. Il secoue la tête en signe de dénégation.
 
BAER
Verbal, il t’a laissé derrière pour une seule raison. Si vous saviez tous que Söze pouvait vous retrouver n’importe où, pourquoi était-il prêt à te laisser partir, alors qu’il aurait eu besoin de toi sur le bateau ?
 
VERBAL
Il voulait que je m’en sorte vivant.
 
BAER
Et pourquoi  voulait-il que tu t’en sortes ? un ex flic ripou sans aucun scrupule qui se laisse attendrir par un pauvre crétin infirme rejeté de tous ? Non. Je ne marche pas.
 
VERBAL
Edie.
 
BAER
Non, je ne suis pas client. Je ne crois pas une seconde qu’il t’aurait envoyé pour la protéger. Alors pourquoi ?
 
VERBAL
Parce que c’était mon ami !
 
BAER
Non, Verbal. Tu n’as pas d’amis. Keaton n’a pas d’amis. Il t’a laissé la vie sauve parce qu’il voulait que ce soit ainsi. C’était sa volonté.
 
Verbal demeure pensif un instant. Puis il secoue la tête vivement.
 
VERBAL
Non…
 
BAER
Keaton ETAIT Keyser Söze.
 
VERBAL
NON!
 
BAER, l’ignorant
Le genre de type capable de faire plier des volontés aussi fortes que celles de Mc Manus ou de Hockney. Le genre de type capable d’imaginer et d’organiser une séance d’identification, grâce à des contacts de plusieurs années dans la police de New York.
 
Verbal se lève, en clopinant et en tremblant.
 
VERBAL
Non, non, non, non, non !
 
BAER, lentement
Le genre de type capable de tuer  Edie Fineran.
 
Un étrange regard de Verbal.
Choqué. Il se laisse tomber sur sa chaise.
 
BAER
On l’a retrouvée hier dans un hôtel de Pennsylvanie. Deux balles dans la tête.
 
Verbal plisse les yeux et semble faire un effort mental surhumain.
 
VERBAL
Edie…
 
BAER
Il s’est servi de vous pour pouvoir monter à bord. Il n’aurait pas pu y arriver seul, mais il avait besoin d’appuyer sur la gâchette lui même pour tuer cet homme, le seul capable de l’identifier comme étant Keyser Söze.
 
VERBAL
C’ EST N’ IMPORTE QUOI !
 
BAER
Tu n’as pas encore compris ? Il t’a laissé derrière pour que tu puisses témoigner de sa mort. Tu l’as   vu mourir, vraiment ? ou pas ?! tu as dû te cacher quand le premier car de flics est arrivé. Tu n’es pas monté à bord. Tu n’as pas vu son cadavre de tes yeux !!!
Tu as entendu le coup de feu, juste avant que le feu ne se propage, mais tu ne l’as PAS VU MOURIR.
 
VERBAL
Je le connaissais. Jamais il n’aurait…
 
BAER
Il t’a programmé pour nous dire ce qu’il voulait que tu dises. Exactement ce que tu as fait. On a enquêté sur lui pendant des années. Il savait qu’on était proches….très proches de tout découvrir. Alors il a monté toute cette farce. Tu l’as dit toi même à propos de l’identification : d’où pouvait venir cette machination ? Une pression politique ? Pourquoi aujourd’hui es-tu protégé ? c’est Keaton qui est derrière tout çà ! ( triomphant) , qui a voulu s’assurer que tu nous dirais bien tout ce que tu es supposé nous dire. L’immunité est ta récompense.
 
VERBAL
MAIS POURQUOI MOI ? POURQUOI PAS HOCKNEY OU FENSTER OU MC MANUS ? je suis un infirme. Je suis stupide. Pourquoi moi ?
( se prend la tête entre les mains)
 
BAER avec pitié
Parce que tu es un infirme, Verbal. Et parce que tu es stupide. Parce que tu étais plus faible qu’eux. Parce que tu n’étais pas capable de lire suffisamment en lui pour comprendre la vérité.
 
Verbal pleure. Il secoue la tête. Il murmure ‘non, non, non’ très faiblement
 
BAER, d’un ton amical
S’il est mort, Verbal, si tout ce que tu nous a dit est vrai, alors tout ça n’a pas d’importance.
Alors dis-moi : c’était son idée le service taxi de New York, n’est-ce pas ? dis-moi la vérité.
 
Un silence.
 
VERBAL, résigné, et très bas.
C’était Keaton. On l’a tous suivi depuis le début.
 
BAER sourit avec satisfaction.
 
 
VERBAL
Je ne savais pas. Je l’ai vu mourir ! je crois , non, je suis sûr qu’il est mort. Mon Dieu…
 
BAER
Pourquoi avoir menti, alors ?
 
VERBAL
Vous savez ce que c’est, agent Baer, de savoir que toute votre vie vous serez un moins que rien ?  moins que tout le monde. Un type pas fichu de se tenir debout. Merde, j’ai grandi avec cette idée que je ne serai jamais quelqu’un. Parce que j’étais un infirme. Même pas un truand acceptable. La seule chose que je savais à peu près bien faire était  d’embobiner les gens. Mais vous êtes coriace. Vous m’avez eu.
Verbal semble partagé entre le rire et la nausée.
 
BAER
Tu n’es pas encore sauvé.
 
VERBAL
Vous pensez qu’il…
 
BAER
Qu’il est Keyser Söze, j’en sais fichtre rien, Verbal. Pour moi, Keyser Söze est une légende. Comme tu l’as dit, une histoire de père fouettard. Mais je connais Keaton. Et quelqu’un à l’extérieur tire les ficelles pour toi. Alors reste ici et nous pourrons te protéger.
 
VERBAL
Non, non, non. Je pars aujourd’hui.
 
BAER, regardant sa montre
Eh bien …tu es libre de partir depuis vingt minutes.  Le capitaine veut te voir quitter la ville immédiatement à moins que tu ne changes d’avis…et que tu restes pour nous aider à coincer Keaton.
 
VERBAL
Je vais tenter ma chance. Merci. C’est plus difficile d’acheter un gars comme moi que d’acheter un flic.
 
BAER
Comme tu veux, mais qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas courir toute la vie ? Accepte notre marché. Si quelqu’un veut te faire la peau, tu sais qu’ils pourront t’avoir et te cueillir comme une fleur une fois dehors.
 
VERBAL, se levant, presque menaçant
Peut-être bien, agent Baer. Mais je suis pas un donneur. Vous m’avez piégé, c’est tout. J’ai ouvert ma gueule parce que j’ai peur. Mais à l’avenir je la fermerai parce que j’ai laissé Keaton tomber, Edie aussi. S’ils me tuent, ce sera peut-être parce que j’aurai parlé. Mais ils auront aussi sûrement entendu parler de vous. Alors faites gaffe à vos miches.
 
Verbal marche vers la porte.
Au moment de sortir, il les regarde avec un œil froid.
 
VERBAL
Enculés de flics.
 
Il sort.
 
Baer enlève sa veste et semble soulagé. Il se passe un mouchoir sur le front.
 
RIG
On ne sait toujours pas ce qui s’est vraiment passé sur le bateau. Pourquoi autant de morts ? qui a mis le feu ? comment expliquer ça ?
 
BAER
Je sais ce que je voulais savoir sur Keaton.
 
RIG
Keyser Söze ou non, si Keaton est vivant, jamais on ne le retrouvera.
 
BAER
JE le trouverai. Ca prendra le temps qu’il faudra, mais je le trouverai.
 
RIG
Perte de temps.
 
Un téléphone sonne.
Baer répond. Il écoute la conversation puis raccroche.
 
BAER , à Rig
Le type à l’hosto a fini le portrait robot de notre fameux «  Keyser Söze ». Il nous le faxe. Va dire à Jenkins de le récupérer et de nous l’amener tout de suite. Je te parie ce que tu veux que c’est notre cher ami Keaton.
 
Rig sort.
 
Baer se sert un café. Il contemple en attendant les fiches apposées sur le mur derrière le bureau.
Soudain, ses yeux se plissent. Il arrache trois feuilles, une à une, avec incrédulité. Ses yeux s’agrandissent d’effroi.
 
Il laisse tomber la tasse qui se brise sur le sol.
 
Il a l’air paralysé. Il ramasse les morceaux de la tasse et en prenant un , il pousse une sorte de gémissement.
 
Rig revient.
 
RIG
Eh, ça va ? Vous avez pas envie de faire la vaisselle, chef ? pas la peine de tout cas…
 
BAER lui tend un morceau de porcelaine brisée sans dire un mot.
 
RIG n’en croit pas ses yeux.
 
RIG
Kobayashi… porcelaine ? KOBAYASHI ???
 

Baer tend à Rig les papiers et lui montre du doigt certaines mentions

 
RIG , fébrilement
Slavin, Bricks, shank, REDFOOT ?!?
 
Redfoot, le commanditaire de Los Angeles !
 
Et çà , c’est quoi…
Avis de recherche au … GUATEMALA ? qu’est-ce qu’il nous a dit déjà, sur le Guatemala…
 
BAER
« quand je cueillais du café au Guatemala… »
 
RIG
 
Putain , qu’est ce ça veut dire ?
Et ça…c’est un rapport de police de …l’ Illinois …(se rappelant brusquement les propos de Verbal) «  je chantais dans une chorale en Illinois… » !!!!
 
L’agent Jenkins arrive avec un fax qu’il tend à Baer.
Celui- ci le prend et le tend à RIG, qui ouvre de grands yeux de stupéfaction.
 
BAER
La voilà notre légende. Notre Keyser Söze.
 
Il se précipite vers son téléphone :
 
Retrouvez moi l’infirme qui vient de partir ! vite ! prenez dix hommes, vingt s’il le faut, retrouvez-le moi. Bloquez-moi l’aéroport, les gares, les stations de bus, de métro, tout ! Il ne peut pas être loin !
 
 
RIG
VERBAL ?!? c’est Verbal, Keyser Söze ?!?
 
BAER, très agité, remettant sa veste en hâte, vérifiant son arme,
T’as pas compris ? il s’est foutu de nous, il nous a manipulé , en beauté. Il s’est servi de tout ce qu’il y a dans la pièce , jusqu’à cette putain de tasse, pour inventer toute son histoire. Rien de tout ça n’est vrai, bordel !
Allez , on y va ! on se remue !
 
 
Ils sortent en courant.
 
Noir.
 

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